Catégorie : Critique

Invisibles – Théâtre des Quartiers d’Ivry

La petite fiche
  • De Nasser Djemaï
  • Par Nasser Djemaï
  • Avec David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Kader Kada, Mostefa Stiti, Lounès Tazaïrt et la participation de Chantal Mutel
  • Au Théâtre des Quartiers d'Ivry
  • Du 5 au 15 mars 2014
  • 5/5

Depuis que j’ai vu cette pièce à Avignon en 2012, elle ne m’a pas quittée… Elle repasse au Théâtre des Quartiers d’Ivry pour 10 dates seulement, ne la manquez pas.

Martin, 35 ans, vient de perdre sa mère. Celle-ci lui a laissé un coffret à remettre à son père qu’il n’a jamais connu…

Il va alors partir à sa recherche et se retrouver dans un foyer de vieux travailleurs immigrés d’origine algérienne.

Désemparé et à bout de nerf, Martin va être recueilli par quatre d’entre eux. Il va découvrir le rude quotidien de ces hommes, ces « chibanis* », qui tentent de s’en sortir en France tout en gardant une dignité et une image de réussite pour leur famille restée en Algérie.

 

Cette pièce est un vrai bijou. C’est sûr, les actions ne fusent pas.

Mais là n’est pas la force de l’auteur. Son grand talent est de nous faire vivre pendant 1h40 au rythme de ces retraités algériens. Il réussit à retranscrire une ambiance qui ne nous est pas forcément familière et à nous la faire adopter. On est dans ce foyer, on vit avec Driss, Hamid, Majid, Shériff et El-Hadj.

Et surtout on vit avec eux l’intrusion de Martin, « le jeune » comme ils l’appellent. Son désespoir mais aussi l’angoisse des secrets qu’il remue dans ce foyer sont plus que palpables. Et le silence dans la salle tout le long de la représentation en témoigne.

 

Nasser Djemaï, auteur et metteur en scène de cette pièce, réussit avec Invisibles un pari d’une grande qualité. Celui de nous ouvrir les yeux sur un monde qu’on connaît peu.

Les Echos ont d’ailleurs dit à ce propos: « Quand le théâtre dit le monde mieux qu’un documentaire c’est qu’il rime avec art. Bravo Nasser Djemaï ».

La mise en scène, les effets de vidéos « fantasmagoriques » et le texte sont d’une grande finesse. Ce foyer est leur enfer, et Martin a du mal à en sortir… En relisant le texte et surtout la préface, je me suis d’autant plus rendue compte que j’avais vu une belle pièce, une pièce jouant avec les références pour dessiner une réalité. C’est tout ce que j’aime au théâtre.

Invisibles

Je dois avouer que je partais avec une émotion d’avance. Ce monde, je le connais un peu puisque ces retraités algériens m’ont fortement fait penser à mon papa… Ils paraissent tellement authentiques, c’est troublant. Tout y est: la gestuelle, l’humour et même les fautes de français…

Quand la pièce s’est terminée, j’ai bien observé la salle et tout le monde semblait très ému. Les applaudissements étaient d’ailleurs très contenus au début. Puis au bout de quelques minutes, le temps que l’émotion laisse place à l’admiration sûrement, les gens se sont levés et ont crié des « bravos » sincères qui m’ont pris au cœur.

 

Vraiment, Invisibles est une pièce de cette rentrée que je vous recommande. Et si vous l’avez vue, je serais ravie d’échanger un peu plus sur nos ressentis.

 * "Chibanis" veut dire "cheveux blancs" en arabe, ce terme est utilisé pour désigner les vieux immigrés maghrébins.
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Cowboy Mouth à la Gaité Montparnasse

La petite fiche
  • De Sam Shepard & Patti Smith
  • Par Nicolas Tarrin
  • Avec Marie Barraud & Cali
  • Au Théâtre de la Gaîté Montparnasse
  • Du mardi au samedi à 19h, samedi à 16h30
  • À 11€ sur billetreduc
  • 4/5

Imaginez un poème

Un poème avec des monstres dehors et à l’intérieur

Un poème avec de l’amour
Un poème avec tout le reste aussi

Un poème où tout va bien
Un poème où tout va mal en même temps

Un poème avec des enfants
Des grands enfants
Qui jouent, qui inventent
Qui construisent
Pour mieux détruire

Imaginez une musique de Patti Smith
Imaginez de l’alcool. Fort.

Imaginez un beau voyage.

 

C’est ce que j’ai vécu il y a quelques jours à La Gaité Montparnasse.

 

On est dans une chambre du Chelsea Hotel, plongés dans l’ambiance new yorkaise des années 70. Cavale, une femme qui semble avoir perdu ses repères mais pas ses rêves, retient Slim en otage et veut faire de lui une star du rock. Elle n’est pas vraiment un bourreau, pas vraiment un cowboy, pas vraiment une criminelle. Il n’est pas vraiment une victime, pas vraiment un amant, pas vraiment un ami…
Patti Smith et Sam Shepard lors d'une représentation de Comboy Mouth en 1971

Patti Smith et Sam Shepard lors d’une représentation de Cowboy Mouth en 1971

 

Tous deux se racontent des histoires, se cherchent, tombent, se relèvent, se repoussent, se retiennent…
On assiste à leur passion. On imagine Patti Smith et Sam Shepard. Ils ont écrit Cowboy Mouth en deux nuits, et on sent la fièvre fugitive de leur collaboration.

 

Marie Barraud incarne une Cavale forte, ses émotions se lisent sur tout son corps.
Cali, plus hésitant, a cette candeur touchante. C’est un grand enfant qui monte sur les planches, un enfant qui a été touché par cette histoire et qui ne peut cacher son bonheur de jouer cette pièce.
Leurs intentions sont palpables, j’ai senti l’envie. Je me sentais, sur mon siège, autant impliquée qu’eux. J’ai eu des frissons d’émotion, j’ai été surprise, j’ai ri aux larmes… Je n’ai pas tout compris aussi, et c’est cette impression d’avoir rêvé avec eux qui m’a fait sortir de la Gaité revigorée. Et un peu ailleurs.

 

Si vous avez envie de rêver, ne manquez pas Cowboy Mouth.
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Zelda et Scott à La Bruyère

Lui, c’est Scott. Scott Fitzgerald. Grand écrivain, il se déchire et s’épuise de fêtes en fêtes.
Ses oxygènes: l’alcool et sa femme, dont il puise l’inspiration de ses plus grandes héroïnes.

Elle, c’est Zelda. Une danseuse séductrice enfermée dans la boîte à musique de son mari.

 

La pièce commence comme une bulle de champagne. L’ivresse monte en nous sans crier gare. Ils sont en pleine fête, et s’échappent dans leur chambre à coucher pour s’isoler. Leur lit déborde d’amour. Ils dansent, se chamaillent, font des projets, les oublient… Ils ne font rien avec modération.
Des musiciens-live accompagnent ce beau tableau. On se laisse bercer par l’ambiance du New-York des années 20.
PARIS : Filage de la piece"Zelda et Scott" au theatre la Bruyere.
Les années folles défilent, on apprivoise les deux amants… Les échanges sont forts, de plus en plus forts, et nous font voyager dans leur vie et leurs tourments. Scott a écrit Gatsby le Magnifique, il est au sommet de sa gloire mais peine à écrire son prochain roman. Zelda est encore et toujours légère, mais commence à tourner en rond…
Ils vont croiser sur leur chemin Ernest Hemingway, avec qui ils partageront encore un peu d’ivresse… Il deviendra leur ami et très vite le confident impuissant d’un couple qui écrit sa tragédie.

 

L’alcoolisme, la jalousie et la peur du lendemain vont ronger toute la volupté du couple. Scott s’enferme, Zelda étouffe.
Après un apéritif euphorisant, le deuxième acte est une descente aux enfers. La part des anges s’est évaporée.
On finit par un alcool fort, violent. L’alcool de l’absence. L’alcool qui fait mal. L’alcool qui rend fou.

 

Zelda et Scott nous montre le vrai visage du « Je t’aime à la folie ». Et on n’en sort pas indemne.

 

Julien Boisselier et Sara Giraudeau portent magnifiquement cette histoire.
Ils sont délicieux au début. Il est beau, elle est à croquer, ils font envie. Les traits de Julien Boisselier se creusent ensuite progressivement sous nos yeux, c’est flagrant, on le sent partir… Sara Giraudeau quant à elle est… il n’y a même pas de mot.
Elle joue cette poupée manipulée par son mari et enfin désarticulée par son absence avec une force impressionnante. Sa performance finale m’a bouleversée, je suis sortie du Théâtre La Bruyère avec simplement « Mon dieu Zelda et Scott » en tête…

 

Alors certes, on regrettera peut-être que le Hemingway joué par Jean-Paul Bordes soit un peu en retrait et trop spectateur, ou que la fantaisie du premier acte tarde à laisser place au reste, mais peu importe. Pour toute la passion qu’on prend dans la gueule, il faut aller voir Zelda et Scott.

 

On en sort avec l’envie de lire ou relire toutes les œuvres de Fitzgerald, et surtout de savourer l’unique roman (autobiographique) de Zelda Sayre, Accordez-moi cette valse. On en sort avec l’envie d’en savoir encore plus sur eux.

 

J’aime ces pièces qui donnent envie. Envie d’apprendre, envie de lire, envie de dire « je t’aime ».
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